27 novembre, 2008

Le monde peut-il être à l'envers?

À quel point est-ce que le monde peut-il être à l'envers?

Quand on pense aux pays pauvres et à leur développement, nous avons
toujours ce proverbe très logique qu' « il vaut mieux enseigner à
pêcher à quelqu'un que de lui donner un poisson. » Depuis la Grèce
antique et ses philosophes, nous avons cette idée que la raison et la
logique est universelle, qu'elle est commune pour tous les êtres
humains. Elle se confond même avec notre gros bon sens, qui souvent
semble très logique. J'admets qu'aujourd'hui, après le XXe siècle, la
science paraît comme la source de savoir qui ne peut pas être
contredite. Par exemple le rhume vient d'un microbe ou d'un virus et
il n'a aucun rapport avec le froid. Ceci est scientifique. Notre
raison et notre gros bon sens nous font remarquer que c'est dans les
saisons froides que le rhume apparaît le plus souvent, mais la science
refuse de faire un lien cause à effet entre les deux. C'est un adon!
Tout cela pour dire que tantôt notre logique semble solide comme le
roc, tantôt la science semble plus forte que l'acier, et maintenant le
gros bon sens africain ébranle tout cela.
Moi, je suis arrivé avec la pensée d'enseigner à pêcher et je pensais
que n'importe qui va comprendre cela. L'éducation est la voie du
développement, tout le monde – sauf les enfants – veut l'éducation.
Or, un proverbe touareg dit : « mieux vaut ce que tu as dans la main
que ce que tu sais dans ta tête ». Patate! Je fais patate! Essayez de
me prouver que ce n'est pas logique. Quand vous aurez réfléchi à votre
réponse, imaginez que vous n'avez rien ou très peu à manger,
vaudra-t-il mieux aller suivre un cours de trois mois ou d'avoir un
poisson?

Je suis entré dans un monde à l'envers, mais qui a sa logique solide.

Un jour j'ai traduit la fable de LaFontaine de la Cigale et la Fourmi.
Je l'ai raconté à un ami. Vous vous souvenez, la cigale ayant chanté
tout l'été se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue. Or, la
fourmi a refusé de lui prêter quelque chose. Mon ami Touareg a
spontanément répondu à la fin de la fable : « La fourmi a vraiment un
problème! ». J'ai pris plusieurs minutes pour m'assurer que j'avais
compris sa réponse, à cause de la langue et à cause de la stupéfaction.
Dans ma logique du travail, le problème se trouve chez la cigale.
Dans sa logique de la misère et de la solidarité, la fourmi a un sacré
problème, parce qu'un jour, elle aura peut-être besoin des autres, mais
elle n'aura pas d'ami.

Quand je parle à quelqu'un, je voudrais qu'il me regarde. J'ai
l'habitude de lire dans les yeux et le visage les sentiments des gens.
Si quelqu'un ne peut tenir mon regard, il cache quelque chose. À tous
les jours, je parle à beaucoup de gens qui n'ose pas me regarder. Sauf
qu'ils me respectent beaucoup. Alors que ceux qui me fixent, me
méprisent aussi. Dans la pensée d'ici, encore, quelqu'un qui regarde
dans le visage de l'autre, il est soit un ami, un patron ou un
effronté. Donc, un enfant réprimandé qui me regarde en pleine face est
effronté. Il devrait baisser les yeux.

Et que faire quand on prête de l'argent ou qu'on a un loyer à payer?
J'ai souvent prêté de l'argent ou des objets dans les 2 dernières
années, plus que dans la trentaine d'années qui ont précédés. J'ai
aussi payé des loyers, plus que je n'en ai jamais perçu. J'en paye
encore un. Mais à qui la responsabilité une fois le prêt ou le contrat
signé? Chez nous, c'est simple, c'est celui qui est endetté ou qui
profite du service qui doit à la date convenue de s'assurer de remplir
son « obligation ».
Comment renverser cette logique?
C'est simple, c'est à celui qui a le plus besoin d'argent d'aller
chercher son argent, ou son objet. Logique, non! Si Amadou a besoin
d'argent au point d'emprunter, il se déplace vers une connaissance,
disons Hama, et lui demande de lui prêter quelque chose. Plus tard, si
Hama a besoin d'argent, il retournera voir Amadou pour lui demander son
argent. Entre les deux, l'argent est libre.

D'autre part, moi qui suis venu pour les aider, les villages qui
m'accueillent font à mon égard un acte de générosité : ils m'aident à
faire mon travail et à mériter mon salaire. Qui aide qui? Au magasin,
qui a besoin de l'autre, le marchand ou le client? La poule ou l'œuf?
Quand on négocie, il n'est pas rare que les marchands lèvent le nez si
nous sommes trop loin de leur prix.

Dans une facette plus intime, il est impensable de marcher dans la rue
en tenant la main de sa femme. De même, il manque de pudeur ceux qui
danseraient avec sa femme en public dans une fête. Mais je peux danser
avec d'autres femmes et même avec des hommes sans aucun scandale (je
dois préciser qu'ils ne se dansent pas de slow dans les fêtes
populaires et qu'il n'y a pas de contacts physiques dans les danses).
Mais en plus, deux hommes marchent librement et fièrement main dans la
main.
Or, le monde à l'envers est sensé. L'intimité et les sentiments d'un
homme pour une femme sont réservés pour la vie privée. Et le contact
physique, main dans la main est un signe public d'amitié dans tout ce
que l'amitié a simplement d'amical. Penser autre chose de deux hommes
qui se tiennent ne peut exister que sur Mars. N'est-ce pas?

Dans son cahier d'école, Antoine a eu un exercice sur la différence
entre la ville et la campagne. Vrai ou faux? En ville, des vaches
traversent la rue? En ville, on voit souvent des tracteurs circuler?
Il a dit vrai… et il a raison. Le programme scolaire a oublié de
spécifier les charrettes tirées par des bœufs, par des ânes, les
troupeaux de moutons, les chameaux et j'en oublie, tant ils deviennent
normaux pour nous.

Le monde peut-il être tant renversé? Oui et encore plus.

Daniel

20 novembre, 2008

Sophie vient d'avoir 30 ans

Encore une fois!


Sophie dans les rues de Tillaberi

Et oui, elle n'a encore que 30 ans, ma charmante princesse.
Elle s'est levée ce matin sous une pluie de confetti de feuilles
d'arbres. Je dois spécifier qu'elle dormait dans la tente, dehors et
que les enfants étaient embusqués autour, attendant patiemment qu'elle
sorte de sa tanière.

Dormir dehors ou le monde à l'envers. Nous avons sorti notre tente et
nos lits au moments où tous les Nigériens ont rentré les leurs. En
effet, Les Nigériens ont sorti leurs manteaux d'hiver, leurs tuques,
etc. C'est vrai qu'il fait froid: 20°C le matin. Mais après une
journée à 37°C, 20° c'est frisquet!
Pour ma part, je me prépare à visiter Mari et ses croyants. Il s'agit
pour moi d'une merveilleuse occasion de pratiquer mon tamasheq et
d'explorer des besoins potentiels à combler (il n'en manque pas). Le
premier besoin que je travaille à combler est le manque d'instructions
sur la parole de Jésus.

Vous pouvez aussi voir d'autres photos à
http://www.flickr.com/photos/61442611@N00
Daniel

16 novembre, 2008

Le début du boulot

Qu’est-ce que je disais déjà?
Ah oui! Il y a longtemps que j’ai écrit.
La vie à Tillaberi nous sied bien.
Les enfants ont trouvé un rythme scolaire raisonnable. Tous les livres et les cahiers sont arrivés finalement.
La cuisine a trouvé sa fonction essentielle et de façon efficace.
Et nous avons un patio-veranda-gazebo-terrasse agréable, qui agrandit notre maison. Nous mangeons dehors à tous les soirs.


Les enfants se sont fait des amis et Antoine joue presque à tous les soirs au soccer dans la rue avec eux. Les filles y vont aussi, mais elles n’y vont pas aussi systématiquement qu’Antoine. Ce qui est un défi est d’enseigner – ou de faire comprendre – aux enfants du voisinage qu’ils ne peuvent pas entrer dans notre cour en tout temps. Notre cour a sa balançoire et son trampoline, ce qui la transforme en LaRonde aux yeux du quartier. Ainsi, notre cour requière une passe VIP. C’est obligatoire, car les enfants nigériens usent tout sans retenue. C’est fascinant, c’est de l’anti-matérialisme pur. Ils trouvent un jouet. Ils jouent avec jusqu’à son épuisement. Quand il n’y en a plus, ils passent à autre chose ou attendent simplement. Ceci m’a permis de comprendre ce qui se passait quand nous donnions de nouveaux jouets à des enfants et qu’ils disparaissaient (les jouets). Les parents les rangeaient aussitôt dans leur maison afin que leurs enfants seuls jouent avec les jouets, pour ne pas qu’ils ne les partage.
Ainsi, nous n’appliquons que la même stratégie d’économie des jouets. Et les enfants du voisinage tentent toujours de se faufiler dès qu’un visiteur entre, ce dernier est suivi, à son insu, par deux ou trois « amis », qui ne sont tout de même pas méchants.


Pour ma part, je sillonne la brousse des environs à la découverte des villages touaregs. Maintenant, j’en ai assez trouvé, j’ai tombé sur un filon prometteur. Le village de Mari est vraiment une bénédiction dans une première perspective d’améliorer ma maîtrise de la langue tamasheq. Il se trouve à moins de 10 km de chez nous et il a une petite communauté chrétienne qui n’a pas d’ouvrier. Ainsi, j’ai commencé à y aller régulièrement et je peux y lire le Nouveau Testament pour pratiquer ma prononciation, par exemple. Le jeune Ahamadou est très patient avec moi et il arrive à deviner ce que j’essaie de dire et il me paraphrase quand les autres ne me comprennent pas. Dans les autres villages, j’ai surtout fait la connaissance des directeurs d’école. Or, les besoins sont toujours énormes. La question que je dois me demander n’est pas vraiment quels sont les besoins à rencontrer mais quels sont mes moyens? Le défi ensuite est aussi de trouver comment les villageois veulent, eux-mêmes, combler leurs besoins. À quel point jugent-ils que Le besoin est important? C’est triste à dire, mais tous les besoins scolaires sont peu valorisés. Alors, si je les comble, le problème reviendra faute de soutien communautaire. Je perçois donc mon rôle ou mon défi plus comme celui de transmettre des valeurs, soit scolaire, soit sanitaire, soit … quelles soient.

Aujourd'hui, nous sommes dimanche, je m'apprête à repartir pour une nouvelle semaine, sauf que j'ai un beau robinet de douche qui est cassé. Avant de partir pour Mari, je dois trouver un nouveau robinet et l'installer, car en attendant, j'ai dû couper l'eau de toute la maison...
La maison africaine vaut mieux qu'une hutte en paille, mais elle demeure remplie de surprises.

Ciao
Daniel